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Le 24.03.12 - Le Figaro et Le Figaro.fr - Tribune de Marie-Claire Carrère-Gée : "Chômage et emploi : quels chiffres ?"

A l’approche de chaque élection présidentielle, c’est la même histoire. Deux camps s’affrontent sur les chiffres du chômage, on entend tout et le contraire de tout.

D’abord, quels sont les chiffres pour l’ensemble du quinquennat ? Si la polémique est possible, c’est parce qu’il y a deux mesures de cette réalité complexe qu’est le chômage. Si l’on se base sur l’enquête emploi de l’INSEE, le nombre de chômeurs a progressé de 422 000. Le nombre des demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi a pour sa part progressé de 724 100.

Pour apprécier l’évolution réelle du chômage, et a fortiori pour faire des comparaisons internationales, le chiffre de Pôle emploi n’est pas le meilleur. Non parce qu’il serait erroné, mais parce qu’il a subi de plein fouet une augmentation purement statistique du chômage. En effet, au cours du quinquennat, plusieurs catégories de personnes qui étaient au chômage sans être inscrites à Pôle emploi, ont été très fortement incitées à le faire pour rechercher un emploi. C’est le cas des ex-bénéficiaires du RMI, qui perçoivent désormais le RSA. C’est aussi le cas de certains seniors sans emploi qui pouvaient être dispensés de s’inscrire à Pôle emploi tout en continuant de percevoir leurs allocations. Ce n’est plus possible aujourd’hui. Plusieurs centaines de milliers de chômeurs ont ainsi été amenées à s’inscrire. Cette " opération vérité " se paie naturellement au prix fort sur les statistiques de Pôle emploi.

Mais les chiffres de 422 000 et 724 100 n’ont pas été les seuls à être cités. Si le chiffre de 1 million a pu être évoqué, c’est en ajoutant, aux nombre des demandeurs d’emploi, des personnes, elles aussi inscrites à Pôle emploi, mais qui ont un emploi à temps partiel et souvent précaire, et qui sont à la recherche d’un autre emploi.

Prendre en compte l’ensemble des personnes inscrites à Pôle emploi, qu’elles travaillent ou non, donne des informations utiles pour apprécier la situation générale du marché du travail, notamment l’importance du " sous-emploi ". Mais ce n’est pas un indicateur du chômage au sens strict. Un million n’est donc pas le bon chiffre pour apprécier l’augmentation du nombre de personnes sans emploi durant le quinquennat.

Si l’on veut se faire une idée précise et objective de la situation, les bonnes questions sont : comment le marché du travail a-t-il réagi à la crise ? Avons-nous été plus ou moins mauvais qu’ailleurs ? Quelles sont les perspectives ?

En France, le choc de la crise a eu un impact très défavorable sur le marché du travail, mais dans des proportions bien moindres que lors des crises passées : l’écart est de l’ordre de plusieurs centaines de milliers entre le nombre d’emplois effectivement détruits et ce que les économistes anticipaient sur la base des liens passés entre croissance et emploi. Et cela, notamment, grâce aux politiques mises en œuvre par l’Etat et les partenaires sociaux, ainsi qu’au comportement des entreprises qui ont plutôt voulu conserver l’emploi, au prix d’une baisse de la productivité.

Comment nous situons-nous par rapport à nos partenaires ? Dans les pays de l’OCDE, entre le 1er trimestre 2008 et le 4ème trimestre 2011, le chômage a augmenté en moyenne de 45%. Ce chiffre prend en compte la situation de l’Allemagne, un cas à part, où le chômage a reculé de 30%.

En réalité, les progressions du chômage ont été très différentes dans les pays industrialisés. Mis à part le cas de l’Allemagne, on peut distinguer plusieurs groupes de pays. Au Japon, le taux de chômage a progressé de 16%. Ensuite, vient un groupe de pays avec des progressions allant de 20 à 30% (la France, mais aussi l’Australie, le Canada, la Finlande et la Suède). Puis, nous avons un autre groupe avec des progressions comprises entre 30 et 60% (Italie, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni). Les Etats-Unis viennent ensuite, avec 74%. Enfin, des progressions massives, de plus de 130%, ont été constatées au Danemark, en Grèce, en Irlande et en Espagne.

Tous les indicateurs le montrent : la vraie difficulté, ce n’est pas la façon dont le marché du travail français s’est comporté pendant le quinquennat : la dégradation du chômage pendant la crise, même si elle est très importante, a été vraiment contenue, que ce soit par rapport à l’ampleur du choc de croissance ou par rapport aux évolutions dans bien d’autres pays.

La vraie difficulté, c’est que les perspectives de véritable reprise économique sont loin d’être immédiates, c’est que le chômage ne baisse pas chez nous. C’est aussi le niveau très élevé du chômage de longue durée et une certaine dualisation du marché du travail, avec des personnes enfermées dans des parcours alternant chômage et emploi précaire. C’est enfin que les jeunes et les seniors continuent à rencontrer des difficultés considérables pour trouver ou retrouver un emploi. C’est sur ces terrains qu’il faut agir.