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Le Monde.fr : le 18.05.10, Réforme des retraites, rigueur financière : Cela ne suffit pas ! Tribune de Marie-Claire Carrère-Gée.

Dans un contexte de tempête sur les marchés, le Gouvernement s’apprête à engager une réforme majeure : la réforme des retraites. Majeure compte tenu de ses enjeux financiers. Majeure, aussi, pour chacune et chacun d’entre nous. La retraite, c’est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas. La retraite, beaucoup de jeunes, déjà, n’y croient pas.

Certes, réformer les retraites ne figurait pas explicitement dans les clauses du contrat passé avec les Français en 2007, mais la crise non plus. Certes, les risques sont élevés : à tout miser sur cette réforme, le danger existe d’échouer après avoir perdu une année entière sur un sujet qui n’est pas le seul d’importance pour le pays. L’autre risque est de déboucher, dans la douleur, sur une réforme en trompe-l’œil. Cela rendrait tout à la fois nécessaire et improbable une nouvelle réforme après 2012. Mais une réforme est indispensable, et il faut la mener à bien.

Une chose est sûre cependant : réformer les retraites, et faire des économies budgétaires, cela ne suffit pas. Bien entendu, on peut le penser, le projet de réforme devrait être équilibré et juste, avec une dose d’efforts demandée aux actifs, une dose d’efforts demandée aux retraités, une dose d’efforts demandée aux plus riches et, pourquoi pas, un prélèvement sur le secteur ou les revenus financiers.

Ma conviction est que ce subtil équilibre ne sera pas, à soi seul, à la hauteur des enjeux si, parallèlement, un cap n’est pas fixé. Si du sens n’est pas donné. Si notre pacte social n’est pas revisité et conforté.

Pacte social, avez-vous dit ? L’horreur ! Le social, ce sont des déficits, de l’assistance, des profiteurs, un système à bout de souffle… Eh bien non, le pacte social, c’est autre chose. C’est ce qui fait tenir chacun d’entre nous, et le pays, debout.

Certes, le pacte social qui nous unit est solide : il repose sur des décennies, voire des siècles d’histoire politique et sociale. Et il nous donne de sérieux atouts individuels et collectifs. Mais, ce pacte social, il nous faut tout à la fois le revisiter et le conforter : dans ses composantes actuelles, il est bancal. Il ne nous donne pas la force suffisante pour adresser tous les fondamentaux qui façonnent actuellement les existences de chacun et l’évolution du pays. Tout simplement parce qu’il ne les intègre pas : nous vivons dans un pays européen et pleinement intégré dans le monde. Un monde où, pour l’instant, la finance a pris le dessus, jusqu’à se muer en la plus puissante des armes de destruction massive. La finance n’est pas seule en cause : la France ne produit plus dans des conditions et avec une spécialisation qui nous permettraient de progresser sans effort dans la compétition internationale. Les parcours professionnels ne sont plus ce qu’ils étaient. Et nous n’avons jamais vraiment admis la réalité, à savoir que réussir économiquement sans compromettre notre bien-être individuel et collectif suppose une vision globale du trio : emploi/salaires/protection sociale. Notre cohésion sociale est mise à l’épreuve, avec le chômage de masse, les conséquences d’une politique d’intégration qui n’a pas pleinement réussi et des inégalités croissantes entre Français et entre territoires. Depuis longtemps, protégés par un euro qui n’a pas emporté l’adhésion, nous vivons au dessus de nos moyens. Et pourtant, nous avons l’impression que le service rendu par la dépense publique, -qu’il s’agisse des services publics ou du niveau de notre protection sociale – ne cesse de se dégrader.

Alors que les meilleurs esprits débattent aujourd’hui des modalités de sanctuarisation - peut-être même dans la Constitution -, de principes de retour à l’équilibre budgétaire, alors qu’ils réfléchissent aux règles budgétaires et financières européennes qui devraient s’imposer aux Etats, il serait aussi inefficace que dangereux de limiter l’enjeu à ces questions et de ne mobiliser nos énergies que pour faire face aux tempêtes financières.

L’enjeu, c’est que les Français décident ensemble de ce qu’ils veulent devenir et des valeurs qu’ils doivent faire prévaloir. Et que ces principes soient, eux aussi, justement consacrés.

A mon sens, il nous faut dire, ensemble, selon quels critères de justice - et pas seulement avec quelle intensité -, nous allons nous engager dans la réduction massive de nos déficits et nos dettes. Cela veut dire, par exemple, déterminer quelles garanties sociales fondamentales nous devons sanctuariser, et à quel niveau. Elargir, absolument, la notion de « bouclier » aux sacrifices demandés aux plus vulnérables comme aux classes moyennes, en termes quantitatifs et qualitatifs.

Conforter notre pacte social, cela veut dire hiérarchiser nos priorités collectives. Ma conviction, c’est qu’une seule mérite un engagement absolu : l’emploi. Tout le reste passe après. Sinon, le risque est grand que la France, et l’Europe avec elle, meurent guéries, après une agonie rendue d’autant plus douloureuse que les efforts consentis auront été massifs.

Conforter sur notre pacte social, c’est enfin deux choses : cesser de penser le « social » seulement à l’intérieur de nos seules frontières, et cesser tout autant de ne penser l’européen et l’international qu’en termes économiques et financiers. De la même manière que la France s’est imposée pour promouvoir des idées nouvelles faire face à la crise, elle doit être aux avant-postes pour porter de nouvelles règles sociales européennes et internationales. Nous devons définir les bases d’une concurrence juste et loyale entre pays européens sur les salaires et les conditions de travail, et les faire reconnaître par les instances européennes et internationales. Déterminer les leviers dont il faut s’emparer pour que les Etats reprennent le dessus face au secteur financier, sorti globalement indemne d’une crise qu’il a provoquée et qui, maintenant, s’attaque à eux. Définir les voies et moyens selon lesquels nous pourrons faire prévaloir, avec les autres européens, des rapports économiques respectueux des citoyens et de la planète.

Sans réponses et doctrines partagées sur ces questions, une réforme des retraites, et la rigueur budgétaire avec elle, sont un pari hasardeux. Dans la période que nous connaissons, croît-on nos concitoyens assez dociles pour qu’une taxe sur les bonus suffise à apaiser leur soif de justice ? Croît-on les Français assez résignés pour accepter durablement que notre seul objectif, dans la vie, est d’éviter de devenir Grecs ? Croît-on les Français assez engourdis pour considérer qu’ils n’ont pas, déjà, payé un tribut suffisamment lourd à la crise ? Les pense-t-on assez dupes pour ne pas réaliser que le secteur financier s’en est, globalement, bien sorti ? Les croît-on suffisamment attachés à l’euro pour accepter de payer la facture rubis sur l’ongle et sans broncher ?

Sans réponses et doctrines partagées sur notre pacte social, une réforme des retraites, et la rigueur budgétaire avec elle, ne pourront être « réussies » que sur le terreau de la peur et de la résignation. C’est peut-être une voie de passage commode à très court terme, mais ce n’est certainement pas la bonne façon, pour le pays, de vivre sereinement et fièrement ce siècle.