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Le Figaro : le 08.11.10, Lutter mieux contre l’illettrisme, Tribune de Marie-Claire Carrère-Gée.

La présidente du Conseil d’orientation pour l’emploi rappelle que le phénomène touche 3 millions de Français adultes qui sont allés à l’école. Chaque année, c’est connu, 100 000 jeunes arrivent à l’âge adulte en ayant de grandes difficultés avec la lecture, l’écriture ou le calcul. 40 000 se trouvent véritablement en situation d’illettrisme. Par ailleurs, parmi les bénéficiaires de l’ex-RMI, 30 % sont illettrés. Depuis plusieurs années, la lutte contre l’illettrisme a ainsi fait son entrée dans les politiques publiques à la fois comme enjeu de la réforme de l’école et comme priorité de la lutte contre l’exclusion.

Pourtant, les enjeux sont bien plus vastes encore. C’est chez les adultes, non chez les jeunes, que l’on rencontre le plus d’illettrés : 4,5 millions de personnes ont des difficultés avec l’écrit, plus de 3 millions sont véritablement illettrées. Et, contrairement aux idées reçues, 57 % ont un emploi : elles ne sont donc pas concernées par les actions de lutte contre l’exclusion.

Et que cela soit bien clair : nous ne parlons pas ici de personnes de nationalité étrangère ou qui n’auraient pas été scolarisées. Il s’agit de 3 millions de Français qui sont allés à l’école, mais soit en sont sortis sans maîtriser la lecture, l’écriture et le calcul, soit sont devenus illettrés faute d’un usage régulier de ces compétences. La lutte contre l’illettrisme dépasse, et de loin, les débats sur la réforme de l’école ou les politiques de lutte contre l’exclusion.

Vaincre l’illettrisme en France, c’est la « mère des batailles » pour que notre économie fasse la course en tête dans la compétition mondiale, avec une main-d’oeuvre qualifiée et une spécialisation qui tienne la route face à la concurrence. C’eût été une bonne priorité du grand emprunt.

Vaincre l’illettrisme, c’est un enjeu pour mettre tous les Français en capacité de décrocher un emploi. Le marché du travail est de plus en plus sélectif. Avec l’automatisation des tâches industrielles, la fabrication fait moins appel aux mains de l’ouvrier, beaucoup plus à ses compétences pour vérifier le bon déroulé de procédures, faire face à des incidents décrits dans des manuels, rendre compte par écrit de défauts de qualité.

Vaincre l’illettrisme, c’est également la clé du maintien dans l’emploi. Quand l’entreprise rénove ses technologies, il est souvent trop tard : certains salariés qui connaissaient par coeur leur travail sans plus avoir à lire les consignes voient leur qualification brutalement remise en cause.

Vaincre l’illettrisme, c’est enfin la condition sine qua non de la promotion sociale et de la sécurisation des parcours professionnels. Dans un monde du travail de plus en plus mobile, où chacun est susceptible de changer plusieurs fois d’emploi, que ce soit chez son employeur ou à l’occasion d’une restructuration, l’illettrisme conduit à une véritable impasse : difficile d’accepter un nouveau poste, difficile de rechercher un emploi ou de se reconvertir.

Certes, les pouvoirs publics et les partenaires sociaux mesurent des enjeux. Les récentes lois sur la formation professionnelle, votées à la suite d’accords des partenaires sociaux, font obligation aux employeurs de veiller au maintien des capacités professionnelles des salariés, en leur faisant bénéficier le cas échéant de formations pour apprendre à lire, écrire et compter. La lutte contre l’illettrisme a été intégrée dans le champ de la formation professionnelle. Mais il faut aller beaucoup plus loin.

Quatre exigences pour répondre vraiment au défi posé à notre société et à l’économie française :

La première est de changer de concept. L’« illettrisme », du latin illitteratus , c’est-à-dire « ignorant », nous plonge d’emblée dans les registres du handicap, de l’exclusion, du déni et du tabou : en bref, de la fatalité. Mieux vaudrait parler du sujet, celui des « compétences », et se concentrer sur l’objectif : la « maîtrise » de ces compétences. Ce n’est pas du politiquement correct, c’est au contraire le passage obligé pour une action efficace.

Deuxièmement, il faut sortir de prétendues querelles conceptuelles qui dissimulent des enjeux financiers et de pouvoir. La lutte contre l’illettrisme est-elle du ressort de l’État, au titre de l’éducation ? des régions ? des partenaires sociaux gestionnaires de la formation professionnelle ? Sachons nous placer ensemble à la hauteur de l’enjeu. Le Conseil d’orientation pour l’emploi y travaille en ce moment.

La troisième exigence, c’est changer de méthode. Il faut mettre en place, pour les salariés en poste comme pour les demandeurs d’emploi, une méthode de détection systématique et non stigmatisante, respectueuse des personnes, où le diagnostic ne vient jamais sans solution.

La quatrième et dernière exigence, c’est changer de braquet. Seules 40 000 personnes bénéficieront des formations organisées par le ministère de l’Emploi en 2011, tous demandeurs d’emploi ou en contrat aidé. Et cela pour un « public potentiel » de 3 millions de personnes, dont la majorité en emploi ! C’est urgent, il faut agir.