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Intervention de Marie-Claire Carrère-Gée au CESE dans le cadre de la journée de lutte contre l’illettrisme en milieu professionnel organisée par Mme Nadine Morano, Ministre chargée de l’Apprentissage et de la Formation Professionnelle

Conseil économique, social et environnemental

Intervention de Marie-Claire CARRERE-GEE,

Présidente du COE

  

Mesdames les ministres,

Monsieur le président, cher Jean-Paul,

Messieurs les parlementaires

Monsieur Gérard Depardieu,

Mesdames, messieurs,

 

 

Permettez-moi tout d’abord de vous dire ma grande satisfaction de voir que, quelques semaines seulement après que nous avons tiré fortement la sonnette d’alarme avec notre rapport du Conseil d’Orientation pour l’Emploi, nous sommes, aujourd’hui, aussi nombreux et aussi divers pour évoquer la lutte contre l’illettrisme. C’est un signe d’espoir : j’espère vivement que nous sommes ensemble en train de donner le top départ d’une mobilisation de grande ampleur. Une mobilisation enfin à la hauteur de l’enjeu. 

Vous connaissez à peu près tous, je pense, le Conseil d’orientation pour l’emploi. Cette institution que je préside rassemble tous les acteurs du marché du travail sans exception : les syndicats, le patronat, le service public de l’emploi, l’Etat et les collectivités locales, des experts des ressources humaines et des économistes. 51 personnes en tout, qui travaillent ensemble. Toutes ont un point commun : elles ont à cœur de faire reculer le chômage, de favoriser la création d’emplois, d’améliorer le fonctionnement du marché du travail.

Vous le savez aussi, tous ces acteurs ne sont pas spontanément d’accord sur les moyens pour y parvenir. Alors au sein du COE, on se dit les choses ouvertement. Mais chacun fait l’effort d’apprendre – y compris apprendre des autres- et de dépasser les postures institutionnelles ou plus idéologiques. Et cela avec un objectif : se mettre d’accord sur des propositions de réforme concrètes et opérationnelles.

Concernant l’illettrisme au travail, il n’était que temps de briser le tabou et d’agir ensemble. Ce n’est donc pas du tout un hasard si c’est au sein de cette instance que les choses ont été mises au clair, à l’initiative notamment de Thierry LE PAON, qui est un combattant inlassable et si efficace de cette cause.

Le fait que nous ayons adopté, ensemble, un diagnostic commun et tout un corps de propositions aussi concrètes qu’ambitieuses est le signe que tous les acteurs du marché du travail sont décidés à prendre ce sujet à bras le corps.

Un mot de diagnostic, d’abord. Car nous avons en premier lieu voulu briser un tabou et donner la véritable mesure du problème.

Ce diagnostic, il tient en quatre points, qui sont autant de démentis à des idées reçues.

D’abord, aujourd’hui, au 21è siècle, en France, près de 130 ans après l’instruction obligatoire, le nombre de personnes en situation d’illettrisme ne se chiffre pas en milliers ou en centaines de milliers, mais en millions.

Nous le disons clairement : il y a en France 4,5 millions de personnes qui ont des difficultés de lecture ou de compréhension d’un texte, dont plus de 3 millions se trouvent véritablement en situation d’illettrisme.

Deuxième point : très clairement aussi, il ne s’agit pas de personnes immigrées qui auraient un problème avec la maîtrise de la langue française. Bien sûr, il y a en France beaucoup de personnes arrivées récemment qui ne connaissent pas le français, et je ne suis pas sûre que nous soyons très performants pour leur apprendre, en masse, le français comme deuxième langue. Mais les 3 millions de personnes dont nous parlons ici, ce sont des personnes qui sont nées en France et sont allés à l’école en France jusqu’au terme de la scolarité obligatoire.

Troisième point, troisième idée reçue également mise en miettes : les personnes en situation d’illettrisme ne sont pas, en majorité, des jeunes. Certes, chaque année de nouveaux jeunes, 100 000 environ, arrivent sur le marché du travail sans maîtriser les savoirs de base et 40 000 d’entre eux sont véritablement en grande difficulté de lecture et de compréhension d’un texte. Certes aussi, la première réponse à la question de l’illettrisme, c’est l’école. Mais en France, aujourd’hui, plus de la moitié des personnes en situation d’illettrisme a plus de 45 ans.

Quatrième et dernier point, quatrième idée reçue démentie aussi : les personnes illettrées ne sont pas, en majorité, en situation d’exclusion professionnelle et sociale. Evidemment, les difficultés que connaissent ces personnes sont un terrible facteur d’exclusion. Et près d’un bénéficiaire sur quatre de l’ancien Revenu minimum d’insertion, le RMI, était en situation d’illettrisme. Mais, au moment où nous parlons, 1 million 800 000 personnes en situation d’illettrisme sont sur leur chantier ou dans leur usine. Bref, 57% ont un emploi !

Et c’est là que le travail du Conseil d’Orientation pour l’Emploi prend tout son sens.

Nous avons voulu montrer à quel point ces salariés sont terriblement vulnérables au travail, et surtout de plus en plus vulnérables.

Bien sûr, sans même parler de travail, ne pas savoir lire ou écrire est la source d’un désarroi personnel très profond. Vivre normalement est un défi de chaque jour. Difficile de s’orienter, de se déplacer. Difficile de faire faire les devoirs aux enfants. De remplir les papiers. Trouver des stratégies de contournement pour dissimuler sa situation et agir avec naturel. Prétendre qu’on a oublié ses lunettes et faire lire à sa place. Faire comme si on avait lu. Surmonter, aussi, un sentiment de honte. Et comment vivre, véritablement, sans le plaisir de la lecture, en étant privé de la pleine magie des mots ?

Mais au-delà, le monde du travail devient, aujourd’hui, une source de vulnérabilité supplémentaire. Tout simplement parce que le travail fait, de plus en plus, une large place à l’écrit, y compris pour les emplois dits « non qualifiés ». Les instructions, les consignes de sécurité, les éléments du dialogue avec le client sont de plus en plus souvent écrits. Il faut faire, comme on dit, du « reporting », écrit, aussi. Sans parler des bordereaux de livraison, des notices d’utilisation des machines et de tout ce qui est imposé par les normes de qualité.

Dans un tel contexte, de nouveaux modes opératoires, de nouvelles consignes de sécurité pour une machine ou pour un produit, et ce sont tous les apprentissages, tous les automatismes et toutes les stratégies de contournement qui s’effondrent.

Et alors que de moins en moins de salariés passent leur vie dans la même entreprise, alors que les spécialisations industrielles évoluent si rapidement au rythme des marchés et que les passages par le chômage se multiplient, les salariés en situation d’illettrisme victimes d’un licenciement n’ont aujourd’hui, presque aucune chance de retrouver un emploi. Presque aucune chance, non plus, d’envisager une reconversion professionnelle.

 

Face à cela, collectivement, que faisons –nous ? La réponse du COE, c’est, malheureusement, pas grand-chose.

Bien sûr, l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme fait un gros travail, Marie-Thérèse GEFFROY et ses équipes sont des militants actifs, inlassables et efficaces de la lutte contre l’illettrisme. L’Etat et le service public de l’emploi, les collectivités locales, des associations, des entreprises et des OPCA ont mis en place des formations et s’engagent. Le sujet avance.

Mais tout cela n’est véritablement pas à la hauteur de l’enjeu. Chaque année, le nombre de personnes qui reçoivent des formations pour sortir de l’illettrisme est moins important que le nombre de jeunes en situation d’illettrisme qui arrivent sur le marché du travail. Non seulement le problème ne s’arrange pas, mais il s’aggrave.

Si vous me permettez l’expression, on tente d’écoper la mer avec une petite cuiller.

Pour chacune des personnes en situation d’illettrisme, nous sommes, collectivement, coupables de non assistance à personne en danger.

Cette insuffisance est aussi très préjudiciable pour l’avenir de notre pays : comment ose-t-on même parler d’une Société de la connaissance sans régler, d’abord, la question de l’illettrisme chez les adultes ? Comment envisager de faire la course en tête dans la compétition internationale lorsque 10% des ressources humaines du pays sont en situation d’illettrisme ?

Alors la première demande du Conseil d’Orientation pour l’Emploi, c’est, vraiment, de changer de braquet dans la lutte contre l’illettrisme.

Bien sûr, nous ne sommes pas des doux rêveurs. Nous savons qu’on ne va pas, comme cela, en claquant des doigts, mettre en place du jour au lendemain 3 millions de formations pour sortir de l’illettrisme.

Mais bon, le nombre de formations aux « compétences clés » prévues au budget de l’Etat, c’est 40 000. Entre 40 000 et 3 millions, …je pense que l’on peut vraiment progresser !

La marche est haute. Il faut, sans nul doute, plus de moyens et il faut, aussi un plan d’action massif, avec de la constance, sur plusieurs années. Mon sentiment, c’est qu’en dix ans, si l’on s’y met tous, le nombre de personnes en situation d’illettrisme peut devenir marginal.

Par ailleurs, la lutte contre l’illettrisme repose aujourd’hui trop sur les seules bonnes volontés individuelles. Il n’existe pas de système construit, institutionnalisé, d’envergure, pour identifier les situations d’illettrisme et conseiller les personnes concernées.

Il faut donc – et nous l’avons solennellement demandé au Premier ministre- , déclarer la lutte contre l’illettrisme « grande cause nationale ». Organiser la mobilisation. Se donner des objectifs chiffrés. Se répartir la tâche et la charge financière entre l’Etat, les collectivités locales, la formation professionnelle. Assurer un suivi de réalisation, et l’évaluation permanente de l’efficacité des actions.

Mais on peut toujours changer de braquet dans l’action, si les personnes en situation d’illettrisme restent enfermées dans un sentiment de honte et n’ont pas connaissance des solutions, cela ne sert pas à grand chose.

L’illettrisme est un problème tabou dans la société dans son ensemble ; le monde du travail n’échappe pas à la règle. L’illettrisme reste largement inavouable dans le monde du travail. Inavouable par le salarié, qui craint de se voir dévalorisé aux yeux de ses collègues, aux yeux de sa hiérarchie, et qui peut aussi craindre de perdre son emploi. Inavouable aussi – on y pense moins-, pour l’employeur, qui ne souhaite pas donner à penser que ses salariés ne seraient pas suffisamment qualifiés.

Alors nous demandons d’abord l’Etat proclame, par la loi, le droit de chacun, en France, à savoir lire et écrire, quelque soit son âge.

Et qu’il le fasse savoir, largement, et par tous les moyens : la télévision, la radio, tous les médias. En faisant témoigner, aussi, des personnes qui s’en sont sorties ou qui ont connu des situations d’illettrisme chez des proches. Merci à Monsieur Gérard DEPARDIEU pour la force de son témoignage.

Nous voulons que tous les agents au contact du public, dans les services publics, - des caisses d’allocations familiales aux services sociaux ou à la Poste -, soient sensibilisés à la détection des situations d’illettrisme et qu’ils connaissent tous un lieu de formation à proposer. Car détecter sans proposer, c’est pire que tout : pas la peine de dire à une personne qu’elle est illettrée, elle ne le sait que trop bien !

C’est le cas, par exemple, lors des journées d’appel de préparation à la Défense, les JAPD. Ces journées constituent un moyen privilégié pour détecter les situations d’illettrisme. Malheureusement, trop souvent encore, la détection réalisée ne sert qu’à alimenter les statistiques sur l’illettrisme. Il faudrait que : plus un jeune en situation d’illettrisme ne sorte des JAPD sans une proposition de rendez-vous avec un conseiller chargé de trouver une bonne formation.

Même chose dans l’entreprise : nous demandons que les OPCA mobilisent les chefs d’entreprise, qu’ils leur fassent part des formations existantes.

Que tous ceux qui peuvent avoir un contact privilégié et de confiance avec les salariés, comme les médecins du travail, soient sensibilisés à la détention et connaissent les solutions.

Cela doit être aussi le cas, naturellement, chez Pôle Emploi. Avec une détection qui ne soit pas synonyme de stigmatisation, mais de solution à apporter. Il ne devrait plus être possible qu’un demandeur d’emploi en situation d’illettrisme sorte d’une agence de Pôle emploi sans une proposition de formation, même si elle a aussi une proposition d’emploi.

Chaque personne en situation d’illettrisme doit savoir que l’illettrisme n’est pas une fatalité, qu’il n’y a pas à se sentir coupable, que l’on peut en sortir, que des formations existent près de chez elle.

Chacune doit savoir que, bien sûr, ce n’est pas simple d’apprendre à lire et à écrire lorsqu’on est adulte, mais que l’effort à accomplir est beaucoup moins important que tous les efforts de tous les jours pour essayer de vivre normalement lorsqu’on est en situation d’illettrisme.

Troisième grande série de propositions : nous demandons de « banaliser » et de « professionnaliser » les formations de lutte contre l’illettrisme.

 Il faut en effet « banaliser » la lutte contre l’illettrisme, en faire un item évident des catalogues de formation, au même titre que le classique cours d’anglais. Pourquoi parvient-on à organiser tant de cours d’anglais et pas de cours pour savoir lire et écrire sa propre langue ? Il y a quelque chose d’absurde là-dedans.

Banaliser la lutte contre l’illettrisme, c’est aussi, systématiquement, la mettre au menu des négociations chaque fois que les partenaires sociaux discutent de formation professionnelle. Que ce soit au niveau national, dans les branches professionnelles ou les entreprises. Je sais que les partenaires sociaux y sont déterminés. Il ne reste plus qu’à faire, systématiquement.

Mais il faut aussi professionnaliser les formations. Aujourd’hui, ces formations sont trop peu recensées, formalisées, évaluées. Ce n’est pas la même chose de faire découvrir l’écriture et la lecture à un enfant et de réapprendre à lire et à écrire à un adulte. Il y a des méthodes qui fonctionnent, d’autres moins. Et rien n’est plus terrible que de promettre à quelqu’un en situation d’illettrisme qu’il va s’en sortir et lui offrir une formation de mauvaise qualité. Elaborons des référentiels de contenu et d’évaluation des formations, diffusons-les auprès des financeurs des formations et des organismes de formations. Arrêtons de financer et de recommander des organismes de formation qui n’ont pas fait leurs preuves.

 

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Alors, pardonnez-moi. Le ton est peut-être un peu vif, et nos propositions ne font pas dans la demi-mesure.

Mais si j’ai demandé au Premier ministre de faire de la lutte contre l’illettrisme la Grande cause de l’année 2012, si le Conseil appelle chacun à prendre ses responsabilités, sans attendre une minute de plus, c’est que l’une des conditions pour résorber le chômage et l’exclusion en France à l’avenir reste de mieux former les salariés et réduire drastiquement l’ampleur de l’illettrisme.

Il y va de l’avenir de notre marché du travail. Il y va, au-delà, bien sûr, de l’accès à la connaissance, de l’accès à la vie sociale, de l’accès à la pleine citoyenneté de millions d’entre-nous.